Je me suis levée, ce matin, avec un énorme sentiment de culpabilité envers France. J’ai l’impression d’avoir gâché notre soirée ensemble, de l’avoir laissé tomber.
Et ça me chicote d’autant plus que ce soir, c’est le souper d’anniversaire d’une autre amie, une amie d’enfance, Solange. Nous avons pratiquement le même âge. Je suis née quelques semaines avant elle. Nous fêtons cette année un anniversaire important : nous changeons de décennie ! Nous avions décidé, il y a déjà plusieurs années, de célébrer cet évènement sans fanfares ni trompettes, avec simplement un petit souper à deux chez elle. Oui, juste nous deux ! Toute une soirée pour passer en revue nos souvenirs, les bons et les moins bons, les drôles comme les tristes. Et bien sûr, le tout accompagné d’une bouteille de champagne ou deux…
Je dois absolument l’avertir de ma résolution du Nouvel An avant notre souper. La prévenir qu’elle boira le champagne seule… Un téléphone pas facile à faire.
J’ai arrêté de boire.
Pourtant, il y aura tout ce qu’il faut pour passer une excellente soirée d’anniversaire : un bon petit repas dans sa belle cuisine ; une conversation entre amies ; des souvenirs, des secrets que nous seules connaissons ; des rires et des fous rires. J’apporte aussi son gâteau préféré et je lui ai trouvé un cadeau extraordinaire qu’elle va adorer. Et nous pourrons quand même lever un verre à toutes ces années d’amitié. Elle, avec son champagne, moi, avec… de l’eau pétillante. De l’eau pétillante dans une flûte à champagne ?
Mais pourquoi est-ce que toute cette soirée me semble colorée, ternie plutôt, par mon abstinence ? Cette résolution, cette décision que je croyais personnelle a aussi, je le vois bien, un impact sur les gens autour de moi. Ça va changer ma vie, mais aussi celle des autres. Enfin, c’est l’impression que j’ai. Est-ce vraiment le cas ?
En me préparant pour aller chez Solange, je pense à tout ça, encore et encore. Est-ce que par ma décision de ne pas boire, je ne me trouve pas à punir Solange ? Est-ce que son anniversaire ne sera pas moins agréable du fait que je ne bois pas ? Du fait qu’on ne peut pas sabler le champagne ensemble ? Est-ce que je suis égoïste ? Ai-je le droit de lui faire ça ?
Je pars pour son souper d’anniversaire le cœur gros et les idées bien mélangées.
Quand ce n’est pas le corps qui a mal, c’est le coeur qui se plaint.
Je me lève tôt après une nuit agitée. Encore l’impression de ne pas avoir vraiment dormi. Cette fois-ci, probablement à cause des sentiments d’anxiété et de dépression qui m’assaillent toutes les nuits, vers 4 h le matin. Et ce, depuis plusieurs mois déjà.
Quand ce n’est pas le corps qui a mal, c’est le cœur qui se plaint.
Mais il me semble que je me lève moins péniblement et mon mal de gorge est parti. Et une fois debout, comme par magie, les pensées déprimantes et anxieuses disparaissent.
Je me sens prête pour la troisième journée de ma résolution du Nouvel An. Aujourd’hui, j’aurai la visite d’une amie, Jeanne, de passage à Montréal. Elle vient passer deux jours chez moi. Comme elle prévoit arriver pour le dîner, j’en ai profité pour aussi inviter deux amies, Denise et Marie, à qui je veux la présenter. Ce sera chouette de se retrouver entre filles. Et comme c’est pour le repas du midi, je n’ai pas à me soucier de la question d’alcool. On ne boit pratiquement jamais le midi.
Denise est la première à arriver… avec une surprise :
Fêter entre amies
Misère ! Il y a trois jours, j’aurais trouvé ça ben fin de sa part, mais là… Et puis, je ne veux pas lui parler de ma résolution. Pas encore. Je ne me sens pas prête. Alors, je lui dis que c’est une bonne idée, mais que moi, je ne pourrai pas en boire, malheureusement. J’ai mal dormi la nuit passée et j’ai déjà mal à la tête. Puis, comme le dit la chanson… « Le bon vin m’endort » et je dois m’occuper de mon amie. Je me prépare à être ferme et à tenir ma résolution, peu importe les arguments de
Denise. Mais, elle dit « Ah bon ? » et n’insiste pas. Ah, ben !
Alors, au dîner, Jeanne et Denise boivent du vin. Un verre seulement, chacune. Je les trouve bien raisonnables. Marie, elle, ne boit jamais. Par goût. Elle n’aime pas ça. Moi, je bois de l’eau. Personne ne passe de remarques. Je ne dis rien, mais je regarde la bouteille de vin…
Dans l’après-midi, une fois Denise et Marie parties, je n’y tiens plus. J’ai besoin de me confier à quelqu’un. Je décide de dévoiler ma résolution de l’année à Jeanne.
Tu n’es pas alcoolique
Non, non ! Bien sûr que je ne suis pas alcoolique ! Et bien sûr que j’ai des raisons ! Mais je ne les trouve plus. Elles m’échappent. J’ai la tête vide. Peut-être parce que c’est la première fois que je dois les articuler à haute voix, que je dois les présenter à quelqu’un d’autre d’une manière un peu structurée… Je vois bien que je dois trouver autre chose à dire que « Ça va me faire du bien… », mais avant que j’aie pu lui donner une seule raison…
Tu devrais mincir.
Et la conversation dévie sur la question de mon poids. Elle me donne des recettes, des suggestions d’exercices. Je lui dis que je veux faire un seul changement à la fois. D’abord couper l’alcool ! C’est sûr que je veux mieux manger et que j’aimerais perdre du poids. Mais la rebelle en moi n’aime pas se faire dire quoi faire. Et puis, je suis très susceptible à propos de mon poids et j’ai horreur de recevoir des conseils à ce sujet de la part d’amies ultras minces. Bon, c’est certain que celles qui ont aussi de l’embonpoint ont moins de conseils à donner…
Les heures passent vite. On parle de tout et de rien. On rit beaucoup. On se parle de nos projets personnels, professionnels. On rêve. Je me sens bien. Dehors, il fait déjà noir. Et tout à coup, j’ai le goût d’un verre de vin blanc. Il me semble que ce serait tellement bon, là, maintenant. Nous deux, ensembles, avec un verre de vin à la main… J’essaie de ne pas y penser, mais je réalise que c’est maintenant l’heure de l’apéro. En bonne hôtesse, je dois offrir quelque chose à boire à mon invitée. Je ne veux pas imposer mon choix aux autres. Je ne veux pas la priver parce que moi, je ne veux pas boire. Mais, maudit, j’aurais donc dû prendre ma résolution de ne pas boire APRÈS le temps des Fêtes !
Même si ce n’est pas facile, je prends mon courage à deux mains et je sors la bouteille de vin blanc pour elle et la bouteille d’eau minérale pétillante pour moi. Je suis fière de moi. Mais, surprise !
Simplement arrêter ?
Quoi ? Elle arrête comme ça ? Sans tourment ? Sans questionnement ? Sans résolution ? Vraiment ? Est-ce qu’elle essaie de me dire quelque chose, là ? Me montrer que l’alcool, en fait, ce n’est pas un problème ? Ce n’est pas un problème pour elle, il semble. Mais pour moi ? Est-ce que je suis en train de faire toute une histoire avec rien, au fond ?
Mais, je n’ai rien dit et on a bu de l’eau pétillante. On s’est fait un bon petit souper… avec beaucoup de légumes. La soirée s’est terminée par un film au cinéma du coin. On n’a plus parlé d’alcool. Plus du tout. Mais moi, j’y ai pensé. Toute la soirée, même ! Et en me préparant pour aller au lit, j’étais une fois de plus, très songeuse…
Au réveil ce matin, j’ai encore mal partout. J’ai même de la difficulté à sortir de mon lit. J’ai aussi mal à la gorge. J’espère que je n’ai pas attrapé la grippe au souper d’hier soir. En embrassant tout le monde comme ça pour souhaiter la bonne année…
« Bonne année, là ! Bonne santé, surtout ! » Ben oui, « Bonne santé ! » Mais on te passe plein de microbes et de virus !
Bon, je suis un peu grognon ce matin, mais je n’ai pas mal à la tête et j’ai les idées claires. Donc, en buvant mon premier café de la journée, je peux me rappeler sans problèmes la soirée d’hier.
Voir clairement les évènements de la veille
Mais voilà… Je réalise que je ne suis pas passée à travers ma première soirée sans alcool de façon aussi sereine que je l’aurais souhaité. De toute évidence, je n’ai pas besoin d’avoir un verre dans le nez pour parler de façon un peu… irréfléchie, disons. Mais étrangement, de ne pas pouvoir reporter le blâme de mon comportement sur l’alcool, je m’en sens moins coupable.
Et je me prépare à commencer ma deuxième journée sans alcool…
C’est pas trop difficile ?
Non, je ne suis pas alcoolique. C’est juste que j’aime un bon verre de vin en revenant de travailler. Un verre de vin, ça relaxe. Puis, je m’en prends un autre en mangeant. C’est normal, ça ! Un verre de vin, ça accompagne bien le goût des aliments. C’est vrai que parfois, je m’en ressers un autre en regardant la télévision. Quand on vit seule… Bon, j’ai peut-être abusé un peu ces derniers temps. On prend des habitudes comme ça, sans s’en rendre compte. C’est pour ça que ça va me faire du bien d’arrêter pendant un bout de temps.
13h
La journée avance et je me mets à penser qu’arrêter de boire, c’est une résolution un peu… plate. Il faudrait que je rende ce projet d’abstinence un peu plus l’fun. Un peu plus… ludique. Et j’ai alors une idée brillante : je pourrais en faire une bande dessinée ! Le style journal avec des petits dessins pour illustrer. Peut-être même un webcomic ! Les gens pourraient suivre mes progrès en ligne… Et ce serait un moyen d’avoir du soutien !
Le regard des autres…
Alors, je décide de plutôt commencer un journal personnel… Juste pour moi. Mais d’y mettre aussi des dessins. Je vais même créer un personnage… qui ne me ressemble pas trop physiquement. Un journal intime, mais anonyme. Ça se peut, ça ?
18 h
Mais à l’heure de l’apéro, en écrivant ce journal, je suis tout à coup envahie par un doute immense. Je commence même à remettre encore une fois ma décision en question. Je me dis que ce n’est peut-être pas nécessaire d’arrêter de boire complètement. Je pourrais juste diminuer à un verre de vin par jour. C’est un peu ce que recommande la publicité, là, qu’on voit à la télé…
Alors, pour me changer les idées, je décide de regarder la télé. Et j’essaie de ne pas penser à combien, ce serait agréable de boire un bon verre de vin blanc froid en regardant la télévision. Mais tout à coup…
Les résolutions du Nouvel AnMieux vaut ne pas regarder la téléJuste un petit verre ?
J’ai finalement passé à travers tout le sac de chips sans m’en rendre compte. Mais le goût du vin était passé. Le film fini, l’estomac plein, je suis allée me coucher tôt. Beaucoup plus tôt que d’habitude. Sans souper. La soirée me semblait vraiment trop longue… Mais j’étais contente d’avoir réussi une deuxième journée sans alcool.
Et au diable les statistiques ! Moi, je serai l’exception à la règle ! Je ferai partie du petit pourcentage de gens qui gardent leur résolution du Nouvel An toute l’année !
Le lendemain de la veille ! La veille ? Gros réveillon du Jour de l’An ! J’ai trop fêté ! Trop mangé, trop bu… Trop bu, surtout ! Et encore une fois, j’ai été l’une des dernières à quitter le party. Je me suis couchée à l’heure à laquelle je me lève d’habitude. Et j’ai l’impression de ne pas avoir dormi du tout. C’est comme si le party avait continué dans ma tête toute la nuit… Ce matin, enfin, cet après-midi, j’ai mal partout. Pas juste à la tête. Partout !
À chaque fois que je fête, je me dis la même chose : « Ce soir, je vais faire attention. Juste un verre… Ou peut-être deux… Mais pas plus ! » Mais une fois que j’en ai pris un ou deux, ben… J’oublie de compter pis je continue. C’est l’fun le temps de la soirée. Je n’ai même pas l’impression de trop boire. C’est le lendemain que c’est dur. Et plus les années passent, plus les lendemains matins sont difficiles. Alors, je me suis dit que je ne pouvais pas continuer comme ça. Et c’est ainsi que j’ai trouvé ma résolution pour 2014 !
J’arrête de boire pour un an !
Ça ne devrait pas être trop dur. Une année sans alcool, c’est une bonne résolution, ça ! Ça va m’aider à me remettre d’aplomb. Et puis, avoir les idées claires toute l’année, sans la brume de l’alcool, ça devrait m’aider à faire un peu d’introspection, à me retrouver, à me voir clairement.
13h40 :
La dure réalité du miroir
14h :
Premières hésitations
14h30 :
Je suis forte !
15h :
Capable-Pas capable
La journée avance et il me semble que d’heure en heure, je repense ma décision. J’ai dû changer d’idée, une dizaine de fois. Et même alors que je me prépare à partir de la maison…
17h :
Capable-Pas capable. Encore!
Et je suis partie pour mon souper du Jour de l’An, pleine d’optimisme… Une fois là-bas, je n’avais même pas eu le temps d’enlever ma tuque qu’on m’offrait déjà un verre de vin. La première chose que les gens semblaient remarquer en me voyant, c’était que je n’avais rien à boire. Alors, je me suis pris un verre d’eau pétillante dans un beau grand verre à vin que j’ai gardé bien en vue, le brandissant devant moi comme un bouclier. Du moment que j’avais un verre à la main, tout allait bien.
Mon manège marchait bien sauf que moi, toute la soirée, ben, j’ai eu le goût d’un verre de vin. J’ai encore passé mon temps à remettre ma décision en question… « Juste un verre, que je me disais. Après tout, c’est le Jour de l’An ! »
Qu’est-ce qui m’a empêchée de céder et de boire un verre ? Peut-être la surprise de réaliser à quel point une soirée sans alcool était difficile. Peut-être aussi la pensée de la déception que j’aurais eue si je n’avais pas pu tenir ? Je ne sais pas trop…
Mais voilà ! Je viens de finir ma première journée sans alcool ! Je suis contente, fière de moi et un peu triste, aussi. Je me demande si c’est une si bonne résolution que ça, arrêter de boire pour un an. Est-ce vraiment nécessaire ? Utile ? Mais, c’est vrai que ça m’aide à voir plus clair en moi. J’ai déjà fait une découverte importante à mon sujet…